Gilles Capdivila

Auteur Science Fiction, Fantasy, Fantastique

Le temps d’une balle

La journée avait pourtant si bien commencé.

Franck s’était senti d’attaque dès le réveil et de bonne humeur en apercevant le soleil briller derrière les rideaux. Après un bon petit déjeuner, il avait profité de ce chaleureux dimanche, pour la première fois depuis bien longtemps. L’esprit clair, la vie devant lui.

Du moins, c’était ce qu’il croyait.

Car c’était en effet trop beau pour être vrai. Et en début de soirée, cette fameuse journée avait pris son tour dramatique et définitif.

Maintenant, tout se passe comme une mauvaise langue le lui avait prédit un jour. impuissant et acculé contre un mur, il ne peut que subir ce qui va fatalement lui arriver.

Debout face à lui, un homme aux cheveux blancs et courts le fixe avec des yeux noirs, froids ; tel la mort. Mais ce que Franck voit avant tout, c’est le trou béant de quelques millimètres de diamètre vers lequel il se sent irrémédiablement attiré.

L’acier bleu de l’arme accroche un rayon de soleil déclinant. Et Franck réalise soudain comme dans un rêve que c’est la dernière occasion qu’il a de le contempler.

Même si c’est contraire à ses principes, il trouve, face à la mort, l’inspiration pour une prière silencieuse. C’est fou vers quoi l’on peut se tourner lorsque l’on a plus d’espoir.

Et la peur lui fait fermer les yeux. Cela pourrait paraître puéril comme réaction, mais tout à coup il ne veut plus être témoin de ce qui va lui arriver : il colle sa joue contre la brique froide et ferme les yeux, essayant de penser à tout autre chose.

Si seulement sa vie pouvait défiler devant ses yeux, comme tout le monde. Mais il n’est pas tout le monde, et ça va trop vite. Un jour, on se lève, on n’a pas le temps d’y penser et puis on meurt. Drôle de vie.

Enfin, trop vite… façon de parler. Ca semble toujours trop lent lorsqu’on est au cœur de l’action.

Pourquoi ne se passe-t-il rien, d’ailleurs ? Pourquoi cela s’éternise-t-il ? Peut-être est-il déjà mort en fait. Il n’a même pas entendu la détonation. Et il n’a rien senti.

En réfléchissant, il ne sent plus rien. Un étrange silence règne sur la scène. A part peut-être ce désagréable bruit de fond, grave, à la limite de l’inaudible, très proche de l’infrason.

Alors, c’est ça la mort !

Il ouvre les yeux. La première chose qu’il aperçoit, c’est le mur sans âme.

Et si jamais il se retourne, que verra-t-il ? Son propre corps avachi, inerte ?

Il ose jeter un coup d’œil, mais ne peut croire ce qu’il voit : le tueur est toujours là, son arme toujours dans le prolongement de son bras, comme une odieuse protubérance.

Mais quelque chose ne semble pas… naturel.

Le canon du pistolet crache un feu étoilé, alors que la formidable flamme n’aurait normalement dû rester visible que quelques centièmes de seconde. Mais elle est encore présente et ne semble pas prête à disparaître.

Et là, à mi-chemin entre la tête de Franck et l’arme…

Mais oui, c’est bien ça ! La balle est toujours en suspend dans les airs. Franck la voit poursuivre son inexorable chemin vers lui tout en tournant sur son axe longitudinal. Et ce, avec une lenteur exaspérante.

C’est un miracle. Lui qui n’a jamais cru en Dieu, voilà qu’une prière suffit pour être entendu. Il ne sait pas pourquoi ça lui arrive, mais il est bien résolu à en profiter.

D’abord, pour voir enfin se dérouler le fil de sa vie. Son mariage. La naissance de ses enfants. La mort de son premier enfant par overdose. Son enquête sur les trafiquants de drogue. Le départ de sa femme fatiguée par toutes ces histoires. Son titre de témoin à charge dans une histoire de meurtre entre clans. La fausse identité délivrée par les services de police, en guise de protection. Et finalement le procès.

Leur tueur à gage qui se trouve juste devant lui, dans cet autre espace-temps, n’a jamais rien dit. Jusqu’à présent, il s’est contenté de montrer son arme en pleine rue avec un air équivoque et de façon à ce que seule sa victime puisse la voir et de poursuivre cette dernière jusqu’ici. La panique de Franck a été sa plus grande erreur : fuir, quitter l’abri relatif de la foule et courir jusqu’à cet endroit isolé. Maintenant qu’il y pense, il se sent stupide.

Le procès étant bel et bien terminé, il ne sait même pas qui lui envoie ce tueur.

Il regarde à nouveau la balle : elle se rapproche toujours aussi lentement. Alors, il écarte lentement la tête de la trajectoire.

C’est malheureusement le seul mouvement qu’il a le temps de faire.

Le monde retrouve tout à coup son aspect normal. Tout revient en place comme un élastique qui se détend enfin. L’espace-temps est à nouveau le même pour Franck et pour le reste du monde. La détonation compresse enfin ses tympans. La balle miaule près de son oreille et se fiche dans le mur, saupoudrant du ciment jusque dans ses cheveux.

Il l’a raté ! constate Franck. Il est toujours vivant. Maintenant, grâce à la mystérieuse intervention, il peut fuir, vivre sa vie. Il a échappé à la mort.

Il se relève, soudain euphorique, et court aussi vite qu’il le peut.

Mais son triomphe est de courte duré.

A la deuxième détonation, la balle pénètre par la tempe, lui perfore le cerveau, le traverse de part en part et s’écrase contre le mur, ne faisant que l’ébrécher.

Le tueur n’est qu’à moitié satisfait de son forfait, c’est un succès mitigé qu’il a devant lui. Sa mission est bel et bien accomplie, mais quelque chose le trouble.

Il se dirige vers le mur et touche du doigt l’impact de la première balle, vérifie de près son arme sans rien trouver à lui reprocher.

– Putain ! Mais c’est quoi ça ! peste-t-il contre personne en particulier.

Chez lui, il nettoiera méticuleusement son arme, vérifiera la culasse et le canon et prendra probablement rendez-vous chez un oculiste. Ce qu’il a vu ce soir-là ne lui semble pas naturel : le temps d’un clin d’œil, sa cible a changé de position.

C’est un professionnel, il ne cligne pas quand il presse la détente.

L’idée qu’il est peut-être temps pour lui d’arrêter se fraie lentement un chemin dans son esprit.

2 Comments

  1. Mais où est la suite ? :)

Laisser un commentaire

© 2018 Gilles Capdivila

Theme by Anders NorenUp ↑