Gilles Capdivila

Auteur Science Fiction, Fantasy, Fantastique

L’Effondrement de Khumsati

Établi sur un immense rocher entre le Centre et la Périphérie, Sand’ci s’adonnait à sa tradition annuelle. Avec les événements qui empiraient, rien n’était plus important que la tradition. Il fallait suivre une trajectoire connue qui rassurait les gens. Le village célébrait donc ce jour-là la Cérémonie du Grain avec insouciance. Les habitants, qui savaient leur avenir fragile, préféraient ne pas penser à un futur trop pessimiste et préféraient saluer les nouveaux adultes dans l’allégresse.

À l’issue de cette cérémonie, Ganik, comme tous ceux qui atteindraient l’âge requis dans l’année, deviendrait enfin un homme. Une belle revanche pour le garçon qui avait grandi sous les sarcasmes des autres enfants. Toujours tenu à l’écart des jeux en raison de sa vivacité d’esprit plus que moindre, il avait profité de sa solitude forcée pour nourrir ses rêves et planifier son avenir. Il avait forgé sa volonté dans un objectif unique, avait renforcé ses muscles jour après jour pour se tenir prêt, persuadé qu’il était né pour accomplir une seule chose. Il s’agissait d’un long travail qui avait porté ses fruits. Avec le temps, les moqueries avaient peu à peu disparu. Alors que Ganik devenait un solide gaillard au physique gâté par la nature, il émanait de lui une impression de puissance et de force d’esprit peu commune. Ses camarades ne s’y trompaient d’ailleurs pas. Au fur et à mesure que le temps passait, leurs habitudes avaient changé et une certaine forme de respect avait remplacé les flèches qui piquaient d’ordinaire son esprit lent. Et il était fier de ce revirement. Ils avaient, selon lui, compris le glorieux destin auquel il était promis. Un destin qui ne devait en aucune façon être compromis.

Car, un jour, Ganik sauverait Khumsati. On lui donnerait du « Seigneur Ganik », on le surnommerait l’Intrépide. C’était ainsi que les choses devaient se passer, ainsi qu’il les voyait lorsque, seul, il s’asseyait au sommet de la colline du Marchand et observait le lointain des heures durant.

Sa vie, pour l’instant, n’avait été marquée que par un seul événement important. Deux, si l’on comptait sa naissance sans laquelle rien n’aurait été possible. Trois, si l’on comptait aussi le jour où Mannie lui avait donné son premier – et unique – baiser. Cependant, rien de tout cela n’avait eu autant d’importance que le jour où il avait pris conscience que sa destinée était de devenir le héros de son peuple – même si le baiser de Mannie le plongeait encore dans un trouble profond dès qu’il y pensait. Il lui suffisait pour cela d’empêcher l’Effondrement, en d’autres termes : empêcher la destruction imminente et irrémédiable de son monde et sauver le peuple auquel il appartenait. C’était une conviction très nette qu’il ne pouvait pas expliquer. Elle lui était tombée dessus un jour où la terre avait tremblé et qu’il s’était retrouvé seul.

Il ne savait pas comment il allait y parvenir, c’était encore flou malgré quelques idées, mais rien ne l’empêcherait d’atteindre son objectif.

— … Ganik, acheva Célas.

Le druide, un vieil homme décharné aux longs cheveux gris, sales et en désordre, incarnait depuis de nombreux cycles la plus haute autorité du village. Respecté de tous, on s’en remettait toujours à lui pour une décision finale. Il représentait la voix de la sagesse, arbitrait le moindre conflit et guidait le village.

À la prononciation de son nom, le futur homme cessa de rêvasser. Encadré par ses parents, il rejoignit Célas sur l’estrade.

S’intéressant surtout à ce qu’il allait faire, il n’avait pas vraiment écouté ce qui avait été dit jusque-là, mais il connaissait très bien le déroulement de la cérémonie inchangé depuis la nuit des temps. Après en avoir appelé au témoignage des Dieux, de l’Esprit du Sable et de tout le peuple de Sand’ci, on leur demandait d’accueillir le garçon parmi les hommes. Un homme qui aurait un but dans la vie, un homme qui œuvrerait toujours pour le bien des siens.

La suite de la cérémonie se passa sans différence par rapport aux autres, sauf que cette fois il se trouvait de l’autre côté, sur l’estrade devant tout le village. Les parents répondirent de leur enfant et le présentèrent aux Dieux, puis aux sand’ciens. Ensuite, on transmit le Grain à Ganik. Il s’agissait d’un médaillon dans lequel était serti un morceau de Khumsati. Taillé et préparé par le druide, le Grain renfermait en lui une partie de l’Esprit du Sable. Il symbolisait tout à la fois : le passage à l’âge adulte, l’appartenance au clan et aux Dieux et renfermait les rêves.

Avec dignité et émotion, les parents de Ganik accrochèrent le médaillon à son cou.

— Reçois ici le Grain, commenta Célas de sa voix rouillée. Il te guidera dans la vie, t’aidera dans tes choix et sera pour toujours ton allié. Le Grain fait de toi l’homme auquel tu es destiné. Par lui, Ganik, je t’élève au rang des hommes.

Ganik saisit le précieux symbole à deux mains et le brandit devant la foule. Celle-ci l’ovationna aussitôt avec enthousiasme. Quelques coups de sifflet retentirent. On cria même son nom. Le garçon sentit son cœur battre. Une douce excitation empourpra ses joues.

— Et maintenant…

Le maître de cérémonie leva les bras, réclamant un silence qui tarda à venir.

Ganik ne tenait plus. Le moment le plus important de la cérémonie approchait. L’instant où il prenait son destin en main, l’instant où il exprimait son avenir à tout le monde. Le début de la concrétisation de son rêve.

— Et maintenant… dis-nous, Ganik, par le Sable, ce qui fera de toi un homme. Que comptes-tu faire ?

Malgré son importance, cet instant précis était devenu d’une banalité affligeante avec le temps. Tous, ou presque, répondaient qu’ils aideraient leur prochain, aimeraient leur femme et leurs enfants et prieraient les Dieux. De sorte qu’il ne représentait finalement plus grand chose. Ganik allait créer la surprise, il le savait, et redonner ses lettres de noblesse à la proclamation des vœux. Il envisageait un vrai projet, un vrai rêve, un véritable destin qui l’avait toujours poussé vers l’avant, comme une poignée d’audacieux avant lui.

Sans lâcher le Grain, il balaya la foule d’un regard convaincu. La fierté d’appartenir à ce peuple gonfla sa poitrine et lui donna le courage d’aller jusqu’au bout, malgré cette étrange sensation qui enflait derrière ses yeux.

À tous ces gens, il le devait bien.

Il inspira profondément.

— J’empêcherai l’Effondrement, clama-t-il. Par le Sable, je le promets.

La foule ne réagit pas immédiatement. Des yeux effarés restèrent fixés sur lui, des têtes se tournèrent, des murmures voyagèrent de droite à gauche. Comme si les gens n’étaient pas certains d’avoir bien compris et demandaient confirmation. Même le druide Célas demeura interdit et observa les visages autour de lui.

Ganik sentit des doigts saisir son coude. Il se tourna. Sa mère le regardait avec des yeux implorants, mouillés. Sa bouche tremblotante forma le prénom de son fils, mais aucun son ne sortit. Ganik posa doucement sa main sur la sienne en souriant.

Comment lui faire comprendre qu’il s’agissait de son destin, qu’il n’avait pas le choix ? Leur monde comptait sur lui, il ne pouvait pas se défiler.

Tandis que la femme qui lui avait donné naissance fondait en larmes, dans l’assemblée, les murmures s’amplifièrent et devinrent vite un brouhaha assourdissant. Puis quelques rires isolés éclatèrent avant de se généraliser.

Ganik ne s’était pas attendu à ce genre de réaction. Il avait plutôt imaginé une ovation ou des remerciements. Pas des rires. Cependant, en y réfléchissant, les gens devaient être si heureux d’avoir entendu une telle promesse que la liesse s’était emparée d’eux. L’éventualité d’être sauvés avait provoqué ces rires nerveux. Cela lui paraissait normal. Surprenant mais normal.

Il serra sa mère avec tendresse et se tourna vers l’assemblée, fier. Il brandit le Grain et les rires résonnèrent de plus belle. Il s’agissait du meilleur jour de sa vie.

Célas eut toutes les peines du monde à ramener le calme.

— S’il vous plaît ! cria-t-il à plusieurs reprises en écartant les bras, comme pour contenir tout le bruit.

Lorsque le silence plana à nouveau, il jaugea Ganik d’un œil inquisiteur et incrédule. Puis il baissa la tête, solennel. Il était trop tard pour revenir en arrière. Tout était déjà dit.

— Qu’il en soit ainsi.

 

Le banquet succéda au ton cérémonieux. Il marqua la possibilité de passer enfin aux réjouissances après les discours longs et fatigants. Dans cette phase plus plaisante, il s’agissait uniquement de manger et de boire. Les sand’ciens excellaient dans l’exercice. Ils avaient d’ailleurs attendu cette partie essentielle de la soirée avec tant d’impatience qu’ils se ruèrent sur les tables dès l’appel au ralliement. Comme s’ils avaient peur de manquer de tout.

Et ils savaient sur quoi se lancer en premier. La liqueur de Noir, que l’on tirait du sable de la même couleur, était le plus convoité et le plus rare des alcools disponibles. Si la texture et la couleur n’appelaient pas à la consommation en premier lieu, il s’agissait bel et bien d’un mets de choix que tout le monde désirait dans son verre. À partir du moment où l’on passait par-dessus le dégoût du début. Dès le premier contact, son goût éclatait en bouche. Les palais les plus expérimentés étaient capables d’en estimer l’âge en fonction de la puissance de l’amertume. Légèrement râpeux sur les premiers verres, le nectar glissait ensuite savoureusement le long de l’œsophage, se frayant un chemin en direction du foie. En fait, il fallait en déguster une certaine quantité avant de commencer à l’apprécier et l’ensemble du corps y réagissait très en produisant une intense sensation de chaleur. Un délice divin. Tout sand’cien qui se respectait était un amateur averti de liqueur de Noir. Et on se bousculait pour en avoir parce qu’il n’y en avait jamais assez pour tout le monde, en tout cas pas plus de six verres.

Après le coucher du soleil, la fête battait encore son plein et tous les habitants répondaient présents autour des feux qui illuminaient la nuit. Aucun d’eux n’aurait manqué une occasion de boire.

Ils mangeaient jusqu’à rupture de l’estomac et buvaient jusqu’à ce que l’alcool réfléchisse à la place de leur cerveau. Ils dansaient jusqu’à ce que la tête leur tourne et fumaient jusqu’à ce que les vapeurs végétales embrument leur esprit. Ils parlaient beaucoup et, l’alcool aidant, riaient au moins autant.

Ils riaient surtout de Ganik et de ses drôles d’idées, une tendance qui se généralisait à travers les groupes. Sauver le monde ? Vraiment ! Comment comptait-il réussir, lui, Ganik, le garçon dont l’esprit n’était pas plus affûté qu’un grain de sable, là où tant d’autres avaient échoué ? Même des scientifiques s’y étaient lancé, se rappelait-on.

Du coup, ils profitaient de l’occasion pour se raconter avec joie les anecdotes qu’ils avaient vécu en présence de Ganik ou qu’on leur avait relatées. Qui ne l’avait jamais vu se promener dans le village, une épée de fortune attachée à la ceinture ? Il s’était toujours pris pour un héros, un sauveur. Il se croyait réellement investi d’une mission, tout le monde en était persuadé. Pourtant, si cela avait vraiment été le cas, il était à parier que les Dieux l’auraient pourvu d’une intelligence un peu plus dans les normes, voire supérieure. Mais il s’agissait toujours du Ganik que tout le monde connaissait depuis longtemps. On n’attendait malheureusement pas grand-chose de lui. À part peut-être d’autres bonnes histoires à raconter.

Loin de tout ça, ignorant que ce genre de réflexions avait cours, la victime de ces souvenirs partagés et peu flatteurs observait le spectacle qui clôturait la cérémonie – celle qui avait fait de lui un homme à part entière – avec des yeux enchantés et pétillants d’alcool. Ganik demeurait à l’écart, comme toujours, même si cette fête était organisée en partie en son honneur. Attablé face à ses parents, il réalisa tout à coup que sa mère n’avait pas encore touché un seul verre.

— Qu’est-ce qu’il y a, m’man ? demanda-t-il.

— Par le Sable Ganik, répondit-elle sombrement, tu t’en vas. Tu nous laisses, comme ça. Pourquoi ?

Il ouvrit la bouche, mais se fit aussitôt couper la parole.

— Pourquoi tu fais ça ?

— Bin…

— Pourquoi tu t’en vas ? l’interrompit-elle.

Il tenta encore de répondre, sans résultat. Sa mère était toujours plus rapide.

— Oh je sais bien que c’était ton projet depuis longtemps, expliqua-t-elle à sa place. Oui, c’est de ça que tu rêvais. Oui, tu nous l’avais dit. Tu… Tu as une mission.

La dernière phrase avait fusé sur un ton sarcastique. Néanmoins, l’esprit de Ganik n’était pas ouvert à ce genre de subtilité dans le langage. Il demeura muet.

— Tu ne dis rien ? se plaignit sa mère alors qu’il se contentait de la fixer dans les yeux.

— Bin… C’est que…

— Que quoi ? le coupa-t-elle avant de se radoucir soudain. Je ne veux pas que tu t’en ailles Ganik. Tu es mon seul enfant. Et tu nous abandonnes. Regarde dans quel état tu nous mets ton père et moi.

Son père, justement, suivait la conversation de très loin. Son regard convoitait le verre encore plein qui trônait sur la table.

— Mais c’est…

— Ta décision, je sais. Partir et revenir en héros. Personne n’a réussi avant toi, tu sais. On ne sait même pas ce qu’il y a là-bas.

— Mais…

— Oui, tu crois y arriver.

— Et…

— Tu as une mission.

Ses yeux roulèrent vers le ciel avec exaspération tandis qu’elle parlait.

— Cette fameuse mission, insista-t-elle.

— Et puis…

— C’est trop tard je sais. Maintenant, c’est fait.

À court d’arguments, Ganik regarda du côté de son père, mais il n’y avait pas d’aide à espérer de ce côté-là. Il n’y avait jamais eu d’aide à espérer de ce côté-là, d’ailleurs. Son père était loin d’être un pleutre. Au contraire, courageux, juste et travailleur, il tenait une place respectable dans la communauté sand’cienne. Cependant, il avait toujours préféré affronter seul un bon verre de liqueur de Noir plutôt que sa propre femme. Le courage s’arrête là où commence la témérité, avait-il coutume de dire. Ganik se le répétait régulièrement avec philosophie, croyant en saisir le sens.

Alors le futur héros plongea le nez dans son verre, résigné. Il ne savait pas quoi répondre et préféra fuir la conversation, réfléchir quelques instants. Une main sur son épaule l’obligea à délaisser ce qu’il faisait. Il se retourna sur une jeune femme à l’épaisse chevelure rousse.

— Mannie ?

— Tu viens danser ? lui demanda-t-elle.

C’était bien la première qu’on l’invitait à participer à quoi que ce fût. Il resta muet. Ce qui ne démonta pas la rousse, car elle le prit par la main, le forçant à se lever et l’attira au centre de la piste sans qu’il n’oppose aucune résistance.

Bien sûr, on les observa. Bien sûr, on fut étonné de voir Ganik danser. Et avec une fille en plus !

Toutefois, l’intéressé ne remarqua rien. Il était bien trop occupé à essayer de comprendre ce qui lui arrivait et ce qu’il devait faire. Il fit virevolter sa partenaire de danse, enivré par l’odeur de ses cheveux pendant un temps qu’il ne parvint pas à définir. Tandis que les clappements de mains, les bottes frappant le plancher en bois et les cris intempestifs couvraient la musique en imposant une rythmique approximative et déconcertante, Ganik se laissa porter par l’action, oubliant le reste. Autour de lui, lumières et visages tournoyaient dans un flou vertigineux. Et lorsqu’il se demandait s’il était vraiment à sa place sur la piste, le sourire radieux de Mannie et sa crinière voletant à chaque mouvement mettaient la réalité à l’écart et le galvanisaient.

— Allons nous asseoir, proposa-t-elle après plusieurs danses éprouvantes. J’ai mal aux pieds.

Ganik mit un long un moment à comprendre que si elle souffrait c’était parce qu’il avait eu la maladresse de les écraser à au moins quatre reprises. Ses joues s’enflammèrent d’autant plus lorsque l’accès de clairvoyance passa dans ses pensées.

— Je t’apprendrai à danser à ton retour.

Ganik se sentit tout revigoré comme quelque chose cognait dans sa poitrine. Quelque chose qu’il ne pensait pas pouvoir contrôler. Il se sentit invincible, plus qu’à l’accoutumé. Rien ne l’arrêterait désormais, il en était persuadé. Il gonfla sa poitrine.

— Par le Sable, je reviendrai, promit-il.

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2 Comments

  1. marie la marseille de belgique

    7 septembre 2015 at 21 h 32 min

    Je crois qu’on dit « ce héros » plutôt
    😉

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