Gilles Capdivila

Auteur Science Fiction, Fantasy, Fantastique

L’Effondrement de Khumsati

Ganik tourna et retourna tout ce que lui avait dit Célas sous la tente – y-compris ce qu’il n’avait pas entendu. Il n’avait plus besoin de réfléchir à la question essentielle : comment joindre les Limites du monde le plus vite possible ? Il en avait une bonne idée depuis longtemps. Il l’avait étudiée sous tous les angles pendant des années pour cet instant et avait encore la conviction que la réponse se trouvait dans l’atelier de son défunt grand-père. Il avait visité de nombreuses fois et en secret le bâtiment situé à l’extérieur du village. Personne d’autre ne s’y rendait jamais. Jugeant l’atelier de Maguaillévair le Débrouillard trop instable et hasardeux, ils n’osaient pas en approcher.

Ganik avait peu connu celui qu’ils affirmaient être un vieil illuminé. Il n’en gardait que l’image floue et comique d’un homme aux cheveux toujours fous. Il éprouvait pour lui et ses inventions un profond respect. Flâner seul dans son atelier parmi les objets insolites lui avait toujours procuré une sorte de réconfort. Il en rêvait même la nuit et se rappelait les étiquettes qui décrivaient chaque création. Elles avaient même incarné sa motivation pour apprendre à lire.

Certains de ces objets, il le savait, étaient des expériences ratées, des ustensiles qui n’avaient jamais fonctionné ou qui avaient des effets indésirables. Cependant, au milieu de cette étonnante accumulation, il s’en trouvait un qui lui serait plus qu’utile.

L’idée s’était figée dans son esprit depuis longtemps, mais au moment où Célas lui avait déclaré qu’il devait joindre les Limites quelque chose avait basculé en lui. Maintenant, ça devenait concret. Et il n’existait au monde qu’un seul moyen de transport unique au monde qui répondrait aux besoins de son destin.

Incapable de trouver le sommeil, il ouvrit les yeux et fixa le plafond de l’abri. La toile tendue lui rappela le Planant, l’invention de son grand-père. Sans un bruit, il se leva et, enjambant les corps endormis avec précaution pour ne pas les réveiller, sortit de l’immense tente. La fraîcheur de la nuit l’accueillit à l’extérieur, contrastant avec la moiteur qui régnait dans l’abri. Le silence remplaça les ronflements. Il prit une longue inspiration avec un sourire confiant. À nouveau, il se sentit invincible. Et se mit en route vers l’atelier.

Arrivé sur place, il se rendit sans attendre au rayon dans lequel était entreposé le Planant. Depuis, il se tenait debout devant l’appareil, rêvant encore. Seulement cette fois, c’était le moment pour lequel il s’était toujours préparé : il allait enfin le mettre en œuvre.

Il s’agissait d’un large morceau de toile de tente spécialement traitée et tendue entre de solides barres de fer. De forme triangulaire, on pouvait le démonter et le transporter où on le désirait moyennant quelques efforts. Selon la note explicative suspendue par une ficelle, le Planant était capable d’emporter une personne dans le ciel. Faute de courageux volontaires, l’expérimentation de l’engin n’avait jamais atteint le stade des essais, mais Ganik, confiant, l’avait toujours considéré comme le meilleur moyen de transport pour sa mission. Afin de ne pas partir sans rien, il remplit aussi son sac d’inventions plus modestes, piochant presque au hasard sur les établis intacts de son défunt grand-père, tablant sur l’éventuelle utilité des mystérieux objets.

Durant toute l’opération nocturne, le jeune adulte ne prêta pas attention aux silhouettes étonnées qui, après avoir repéré son manège dans l’abri, bousculèrent leurs voisins et amis, les enjoignant à venir voir ce qui se passait. Trop occupé à réfléchir puis traîner le Planant en pièces détachées le long du sentier rocailleux rarement fréquenté, il ne se rendit pas compte de tout cela. Il progressait lentement à cause du poids et de l’encombrement de son chargement et se dirigeait vers la falaise nord, d’où il avait décidé de prendre son envol. Comme le lui avait suggéré le druide, il suivrait l’astre, sans s’éloigner de sa route, sans faillir.

Tandis que son esprit rêvait d’une gloire de plus en plus proche et anticipait un retour héroïque très prochain, une masse grouillante et encore ensommeillée s’était glissée en silence dans sa trace et le suivait à distance. Un mélange de respect, de fatigue et surtout de mais qu’est-ce qu’il fout illuminait leurs yeux. Ils avaient du mal à croire ce qu’ils voyaient, du mal à croire qu’ils vivaient réellement cet instant, que Ganik partait vraiment, comme il l’avait annoncé lors de la cérémonie, comme il le disait depuis toujours à qui voulait l’entendre. Pour beaucoup, ça ressemblait à un rêve dont ils avaient du mal à se défaire.

Ganik arriva au bord de la falaise à bout de souffle mais ravi. Le Planant était plus lourd que ce qu’il avait imaginé et le transporter sur tout ce chemin l’avait épuisé. Il prit une profonde inspiration en admirant le paysage rocheux qui s’étendait devant lui à l’infini. Le soleil démasquant projetait des ombres allongées qui mettaient en valeur le relief brutal, une brise chaude caressait son visage alors que fleurissait un demi-sourire gonflé de fierté.

Si seulement ils pouvaient le voir, pensa-t-il furtivement.

En fait, il avait délibérément décidé de partir sans rien dire parce qu’il estimait que c’était mieux ainsi. Personne pour témoigner ni pour le retenir. On se souviendrait juste de lui et de son acte. N’était-ce pas ainsi que se devaient d’agir les héros ? Il avait dans l’idée que c’était ainsi qu’on les reconnaissait à leur juste valeur. Il se demanda qui pourrait le savoir s’il n’y avait aucun témoin. Après y avoir accordé un instant de réflexion, il se dit simplement qu’ils le sauraient.

Il posa doucement son matériel, débarrassant ses épaules du poids du Planant et des autres inventions qui attendaient dans son sac d’être utilisées. Il essuya son front humide et s’étira pour faire bruyamment craquer son dos. Il réalisa des mouvements de torsion à gauche, à droite… Et s’immobilisa face à la foule des villageois qui s’était réunie derrière lui. Il les observa, incrédule. Ils lui rendirent son regard, dans une surprenante expectative ahurie. Les deux groupes demeurèrent ainsi, ne sachant pas quoi faire tandis que le soleil continuait à se démasquer. Parmi les villageois, une rumeur enfla soudain et rompit le charme. De son côté, Ganik gonfla le torse et entreprit d’assembler son appareil volant en calculant chacun de ses gestes afin de ne pas commettre d’erreur devant tout le monde.

Ses compatriotes se contentèrent de le regarder sans bouger. Tandis que l’appareil volant prenait forme, ils comprirent petit à petit ce qu’il avait dans l’idée. En face, celui qu’ils considéraient comme un phénomène dans le village continuait son œuvre, incapable de voir que leur présence devait surtout au fait qu’ils voulaient savoir à quel moment il allait se planter. D’ailleurs, les paris étaient déjà ouverts lorsque le Planant fut prêt.

— Dix gloomkies qu’il s’écrase en bas.

— Et moi qu’il ne se lance pas.

— Tenu !

Parmi la foule, aucun ne le donnait gagnant. Il n’y avait personne pour croire en lui. Il n’y avait jamais eu personne pour croire en lui. Heureusement, Ganik n’avait aucune idée de ce qui se trafiquait. Les pieds à quelques centimètres seulement de la falaise, le sac à dos sur les épaules, il tentait de faire abstraction de la pression qu’exerçaient les espoirs de la foule. Il la sentait sur sa nuque, en un point où ses poils se hérissaient, le faisant frissonner. Au-dessus de sa tête, la brise matinale gonflait la toile du Planant qui voulait déjà s’envoler, accomplir ce pour quoi il avait été conçu.

Le jeune adulte se concentra un instant sur le soleil, le considéra avec gravité jusqu’à ce que ses yeux larmoient à cause de la luminosité. Il dut faire un effort pour ne pas se retourner et saluer tous ces amis qui l’avaient suivi jusqu’ici. Avec tout ce monde, il devait faire attention à bien exécuter les choses dans les règles.

Il prit donc une longue inspiration, la bloqua et sans réfléchir plus longtemps se jeta dans le vide.

Du point de vue de la foule ébahie, Ganik et son étrange appareil sorti des ateliers de feu Magaillévair avaient simplement disparu. Ils l’avaient vu faire un pas en avant et se laisser tomber dans le précipice sans un bruit. Et puis plus rien. Il n’y avait déjà plus rien à voir. Ils eurent tout de même une pensée émue pour son courage, ou sa stupidité. Émoi dont ils se remirent très vite pour que de l’argent et des reconnaissances de dettes passent entre les mains.

En réalité, il fallut un certain temps au jeune homme pour comprendre les bases du maniement du Planant. Lire le manuel rédigé par son créateur était une chose, mais se retrouver aux commandes pour de vrai en était une autre. Cependant, vues les circonstances, Ganik s’en sortait plutôt bien. Une fois l’appareil stabilisé, il poussa la barre, selon les instructions et laissa le vent le renvoyer en l’air. À l’intérieur de son corps, tout semblait vouloir descendre dans ses pieds. La sensation était grisante. Il voulut crier sa joie, mais s’en abstint, on pouvait encore l’entendre. Il émergea de la falaise tel un caillou lancé d’une catapulte. Sans savoir pourquoi, il céda à l’idée d’un tour d’honneur au-dessus des têtes impressionnées. Littéralement bouches bées – beaucoup de pipes tombèrent à terre –, les sand’ciens avaient du mal à croire ce que leurs yeux leur montraient. Passés les premiers instants d’ahurissement, des coups de coude rappelèrent aux intéressés que l’argent devait de nouveau circuler en sens inverse. Finalement, personne n’avait gagné, mais les villageois étaient trop occupés à se remettre de ce qui venait de se passer pour s’en préoccuper.

Après les avoir survolés, Ganik aperçut sa mère qui courait sur le chemin en criant. L’autre moitié du reste de sa famille la suivait mollement et la rejoignit lorsqu’elle se figea pour regarder son fils avec étonnement. Il leur sourit et fit un signe de la main auquel on répondit mécaniquement. Le fait de déporter son poids jeta le Planant sur le côté avec violence. Il se rétablit très vite et décida de ne rien brusquer. Il entama alors un long virage pour reprendre la direction du soleil.

Il repéra Mannie, assise seule au bord d’une falaise. Elle se leva à son passage et se contenta de la regarder.

— Je reviendrai, cria Ganik.

Sur la scène où Ganik avait pris son envol, les plus curieux restèrent jusqu’à ce que le voyageur ne soit devenu qu’un point au loin, là où le soleil brillait. Les sand’ciens n’en revenaient toujours pas. Comment Ganik avait-il pu faire ça ? Mais bon sang, il s’agissait de Ganik !

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2 Comments

  1. marie la marseille de belgique

    7 septembre 2015 at 21 h 32 min

    Je crois qu’on dit « ce héros » plutôt
    😉

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