Gilles Capdivila

Auteur Science Fiction, Fantasy, Fantastique

L’Effondrement de Khumsati

Le jour reprit ses droits sur les Limites de Khumsati. L’astre brillait déjà lorsque Ganik s’éveilla. Il fallut du temps pour que ses yeux endormis s’habituent à l’éclat aveuglant. Puis son estomac le rappela à l’ordre, l’obligeant à prendre un repas léger. Ensuite, il rassembla ses jambes et croisa les bras autour des genoux. Il ne savait pas quoi faire d’autre qu’attendre un signe de son destin.

Il regarda autour de lui, mais rien ne vint. Il n’y en avait pas la moindre trace, du moins il ne pensait pas. Il n’était pas sûr de savoir à quoi ça ressemblait.

— Hum ! fit-il pour attirer l’attention sur lui.

Rien ne bougea pour autant. Il y eut un faible écho suivi d’une brise légère, mais il était certain que ça n’avait rien à voir.

Il attendit en vain un temps qu’il ne parvint pas à estimer. Suffisamment, en tout cas, pour que le soleil commence à chauffer sur son dos et frappe sur sa tête. De nouvelles idées, parfois étonnantes, commencèrent à émerger. Notamment celle qu’ il pourrait essayer de réparer le Planant. Évidemment, il ne possédait pas les compétences requises pour ce travail, mais il n’avait rien d’autre à faire, à part espérer un destin qui tardait à se manifester. D’ailleurs, peut-être fallait-il justement ne pas l’attendre. Les événements avaient une fâcheuse tendance à se produire quand on ne s’y attendait pas.

Il se leva et examina l’appareil en prenant un air connaisseur, comme si l’attitude représentait la plus grande partie du travail d’un ingénieur. Et pour Ganik, avoir l’attitude signifiait marcher lentement, une main caressant le menton tout en émettant de façon régulière un gémissement interrogatif. Il commença à en faire le tour pour le voir sous tous ses angles. Malheureusement, après ce qui s’apparentait le plus à un atterrissage dans toute sa vie de Planant, ce dernier s’était immobilisé au bord d’une falaise, une partie de sa structure pendait dans le vide.

Ganik décida de l’en éloigner pour l’expertiser à son aise. Il saisit l’un des tubes froid et humide et entreprit de tirer. Le Planant bougea un peu latéralement, sa toile émit un léger froissement, mais il demeura désespérément sur place, coincé. Le jeune homme le reposa et souffla quelques instants avant de se décider à tirer plus fort encore.

Il ancra donc ses deux pieds dans le sol, prit une longue inspiration et banda ses muscles, bien décidé à le faire bouger. Con corps trembla tandis qu’il gémissait. Pendant un moment, tout resta désespérément figé. Il donna des à-coups pour décoincer l’appareil. Au début, il ne réussit qu’à suer, mais ses efforts payèrent. Un bruit de déchirement annonça que quelque chose venait de céder et le Planant se libéra tout à coup de ses entraves faisant perdre l’équilibre à Ganik qui se retrouva sur ses fesses.

Le jeune homme profita de la position assise, même forcée, pour reprendre sa respiration, fier de lui. Il ne réalisa qu’après un moment la vibration qui s’amplifiait sous lui.

Il regarda autour, se demandant si c’était normal et, tout en essayent de calmer sa respiration haletante, posa le plat de sa main au sol dans l’expectative. La vibration monta et devint un grondement qui couvrit les battements de son cœur. Des particules de poussière dansèrent par terre puis s’envolèrent pour former un léger nuage ocre. Et le reste du monde se déplaça par rapport à Ganik. De son point de vue, l’univers entier bascula. La stabilité du plateau sur lequel il se trouvait avait été mise à mal par l’Effondrement. Et il ne pouvait rien y faire, à part assister impuissant à la suite.

En désespoir de cause, il s’agrippa au Planant.

Une puissante bourrasque de vent les arracha au sol et les colla contre les Limites. Il tint bon, s disant qu’il s’agissait peut-être de sa meilleure chance de s’en sortir. Le Planant, qui lui aura été fidèle jusqu’à la fin, lui offrait son dernier service avant de s’éteindre définitivement.

Les yeux horrifiés de Ganik ne purent que se fermer, ses muscles tétanisés le paralysaient. Ses doigts se crispèrent autour de la barre tandis que le vent sifflait dans ses oreilles. Assis sur la voile, il dégringola la vertigineuse pente qu’offraient les Limites. En chemin, le Planant s’accrocha aux rochers jetés en embuscade, ralentissant la chute. Parfois, des pièces métalliques le dépassaient même en tintant.

Malgré cela, il était à parier que personne dans son peuple n’avait jamais atteint cette vitesse effrayante. Pour la première fois dans son périple, il se dit que peut-être il ne survivrait pas jusqu’au bout. La seule chose qu’il pouvait faire était de prier l’Esprit du Sable, et sans perdre de temps.

Il sembla avoir été entendu. La pointe du Planant se ficha dans un rocher.

Ganik survécut et découvrit ce fait avec stupéfaction en ouvrant les yeux. Il en sortit miraculeusement indemne. Seules quelques cicatrices lui donneraient de belles histoires à raconter à ses enfants et petits-enfants. Il fit tout de même le tour de ses membres pour s’en assurer.

Cependant, l’incroyable ne s’arrêtait pas là. Devant Ganik se déroulait la fin de tout. Khumsati sombrait dans un effroyable puits sans fond. Morceau par morceau, le monde était aspiré par cette immense plaie et disparaissait dans un autre univers avec un grondement effroyable. C’était ici que tout se passait, ici qu’il devrait accomplir ce qu’il était venu faire.

— Par la barbe de l’Esprit du Sable !

Bien des choses fulgurèrent dans les pensées de Ganik. Des banalités, comme la façon de sauver le monde. Mais aussi de grandes interrogations, comme ce qu’aurait fait son grand-père à sa place. Celui que l’on avait appelé Magaillévair le Débrouillard avait toujours eu une astuce dans son sac. Notre jeune et intrépide héros espérait bien avoir hérité de ce trait de sa personnalité.

Justement, en pensant à son grand-père. Il se retourna, inquiet. Le sac était toujours là, accroché à un des vestiges du Planant. Ganik se mit en devoir de sortir méthodiquement tout ce qu’il contenait. Il s’agissait d’objets insolites à l’utilisation énigmatique, d’éprouvettes et de bocaux dont il lisait les étiquettes une à une.

Pâte. Mâcher sans avaler.

Ganik ouvrit le premier tube et suivit les instructions. La pâte avait un goût plutôt agréable. Il la mastique un long moment, cherchant son intérêt. Ça le faisait sortir de ses pensées, mais, en dehors de la possibilité de faire des bulles avec, il n’y trouva aucun avantage dans sa situation actuelle.

Il sortit ainsi plusieurs objets qui se révélèrent d’une inutilité plus ou moins évidente. Il y eut la Boîte à Meuh (À retourner), le Couteau Spécial Magaillévair (Fourchette, cuillère, couteau, ouvre-bouteille-de-liqueur-de-Noir, peigne… Tout en un), le Tube à Feu (Une seule utilisation. Faites tourner la molette. Attention aux sourcils) et bien d’autres encore.

Quand, dans tout cet étalage, il découvrit la Mousse Extra Magaillévair/Va’Inné (Étaler, attendre. Ne pas mâcher), du nom de ses deux inventeurs. Ganik se rappela celui qui avait un temps collaboré avec son grand-père, surnommé le Gonflé en raison des atroces circonstances de son décès.

L’inscription que Magaillévair avait faite graver sur la pierre tombale de son ami était connue de tout le village. Mais aucun n’en avait jamais compris le sens véritable.

Une erreur de tube et tu t’éparpilles. Celui-ci ne t’a pas fait buller, mais je n’avais jamais vu une aussi grosse tête.

Ganik décida de suivre soigneusement les précautions d’emploi. Ses sourcils avaient déjà subi les foudres d’une boule de feu qui ne lui avait finalement pas été d’une grande utilité et qu’il ne pouvait plus reproduire et il trouvait que cela suffisait. Il ouvrit donc le tube et observa le liquide – sans le mâcher. À peine le contenu était-il entré en contact avec l’air que la réaction se produisit. Des bulles se formèrent rapidement à la surface et le niveau monta dans l’éprouvette jusqu’à déborder. La substance en effervescence coula sur la paroi extérieure puis sur ses doigts. Elle était tiède et visqueuse et s’aggloméra en une sorte de couche étanche sur la peau. Il l’observa, interdit. Puis elle commença à couler sur le sol. Il hésita entre remettre le bouchon et laisser faire. Il n’était pas sûr de savoir s’il s’agissait d’une bonne chose.

Avec le vacarme infernal qui l’empêchait de se concentrer, il n’entendit pas l’énorme rocher rouler dans sa direction. Il était toujours occupé à observer la réaction de la Mousse Extra avec l’air ambiant quand ça frôla son épaule. Pris par surprise, son cœur s’arrêta presque et ses doigts se desserrèrent. Le flacon chuta au ralenti, mais il ne put que le regarder se briser contre le bord du puit. La substance se répandit aussitôt sur la paroi et la couvrit d’une matière blanche. En s’étalant, le liquide pétilla de plus belle et se changea en une mousse qui entra très rapidement en expansion.

La Mousse Extra atteignit vite la taille d’un demi-rocher et continua à se développer comme si rien ne pouvait l’arrêter. Un autre morceau de Khumsati s’engouffra dans le puit sans fond et effleura la mousse en formation. Ébahi, Ganik vit l’énorme bloc s’enfoncer dans la matière nouvelle jusqu’à la moitié, ralentir et ne plus bouger.

Le jeune homme avait du mal à croire ce qu’il voyait. Petit à petit, tout ce qui constituait Khumsati s’agglutinait à la Mousse Extra, réduisant le diamètre du puit et formant une paroi infranchissable. Ganik ne put que constater le fait que tout se ralentissait. L’Effondrement ne semblait plus pouvoir se dérouler comme avant, grâce à l’invention de son grand-père et de son complice Va’Inné.

Tout se passait si vite. Et ça partait de ce qui pouvait ressembler à un hasard, un accident, mais le jeune homme préférait considérer l’événement comme l’intervention de son destin.

Au bout d’un moment de ce spectacle unique, tout se figea. La mousse ne réagit plus et les rochers s’immobilisèrent définitivement.

Le silence imposa sa lourde présence après que l’écho du grondement incessant eût cessé. Ganik regarda derrière lui puis en haut. Les rochers formaient désormais une masse immobile. Il se dirigea prudemment vers le plus proche des morceaux de son monde, l’examina avec méfiance et fit glisser la main sur ses irrégularités. Il sentit la rugosité de la roche chatouiller sa peau, vit un peu de poussière en pleuvoir. Par conscience, il donna un coup de pied, mais ne réussit qu’à se faire mal. Il le poussa de toutes ses forces, sans effet.

Rien ne bougeait. Tout semblait stable.

— Par le Sable ! s’exclama-t-il en reculant d’un pas.

Son pied glissa et il s’étala à plat ventre. La gravité le rappela à l’ordre, l’entraînant au bord du gouffre puis dans le vide et tomba sur la mousse nouvellement formée. Celle-ci était dure et élastique à la fois, une matière étonnante au toucher. Il en émanait une odeur qu’il ne parvenait pas à identifier. Une sorte de mélange d’alcool et de dissolvant.

Au bout d’un moment, Ganik décida qu’il avait en effet sauvé Khumsati. Au vu de la façon dont les événements s’étaient déroulés, il pouvait s’agir d’un hasard, d’un geste maladroit, ou d’un coup du destin. Le résultat était le même. L’Effondrement faisait partie du passé.

— Je parlerai en vos noms Magaillévair le Débrouillard, Va’Inné le Gonflé, dit-il en levant les yeux avec gratitude. On vous reconnaîtra comme les Sauveurs.

Ganik l’Intrépide, pensa-t-il. Ça allait drôlement bien.

Maintenant, il ne lui restait plus qu’à remonter par ses propres moyens. L’escalade n’était pas son fort, mais il devait s’y mettre. Il n’avait guère le choix. Et puis, il avait un cours de danse à prendre.

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2 Comments

  1. marie la marseille de belgique

    7 septembre 2015 at 21 h 32 min

    Je crois qu’on dit « ce héros » plutôt
    😉

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